De l'idiosyncrasie inhérente à la psychanalyse

Dana Amir, Ph.D.
 

0
Comments
346
Read

Le programme empirique qui consiste à traduire les objets internes en des données externes mesurables ne s'accorde pas avec la pensée psychanalytique, non seulement parce que les concepts psychanalytiques sont difficiles à mesurer d'une façon non réductrice, mais également parce que, en dépit de sa référence à la vérité en tant qu'objet de sa recherche, la psychanalyse résiste intrinsèquement à la dimension empirique de la   connaissance. Winnicott (1963) propose un argument fascinant alors qu'il évoque le « dilemme inhérent » à l'artiste : bien que les artistes utilisent leur art afin d'approfondir leur compréhension de soi, il est difficile d'imaginer un artiste qui parviendrait à bout d'une tâche qui l'absorbe si intensément. Ce dilemme s'applique également à la pensée psychanalytique. D'un côté, la psychanalyse cherche à investiguer la psyché humaine ainsi que ce qui la constitue elle-même en tant que méta-théorie. De l'autre, rien ne serait plus effroyable aux yeux des penseurs de la psychanalyse que la possibilité de voir leurs arguments se transformer en une matière solide, mesurable et finie. 
 
La difficulté rencontrée par la communauté psychanalytique dans le fait de se détacher de son idiosyncrasie est comparable à la réticence du patient à renoncer à son engouement pour son symptôme. Cette difficulté est liée au fait que le symptôme n'est pas un organe étranger qu'on pourrait retirer comme bon nous semble : il est enraciné dans l'identité du sujet et constitue une part importante de celle-ci. De la même façon, le langage de la psychanalyse n'est pas un corps étranger qui se serait attaché à la méthode. Il exprime et représente ce qui est l'essence même de la psychanalyse : un corpus de pensée riche et multicouche dont la forme complexe est une représentation indispensable eu égard au thème auquel elle se rapporte.
 
Dans un chapitre dédié à la nature du jugement esthétique, Donald Meltzer et Meg Harris-Williams suggèrent que la rencontre entre le soi et l'objet fait intervenir deux modalités de contact : sculpter et envelopper (Meltzer & Harris-Williams, 1988, p.186-187 ; voir également Amir, 2016). Chaque fois que le psychisme humain rencontre un nouvel objet, il met en œuvre, successivement ou simultanément, deux actions inconscientes. D'un côté, il « enveloppe » le nouvel objet dans un contexte familier, tandis que de l'autre, il le rencontre dans son étrangeté absolue. Ceci constitue la base de la « connaissance » par opposition au « savoir essentiel » (Meltzer & Harris, 1988, p.186-187) : tandis que la « connaissance » se rapporte à l'objet d'un point de vue extérieur, en enveloppant le nouveau et en l'incluant comme faisant partie d'un continuum, le « savoir essentiel » constitue une rencontre avec l'étranger en tant que tel. 
 
Toute méthode de connaissance inclut ce mouvement de va-et-vient entre le sculpter et l'envelopper. Cependant, la psychanalyse, plus que toute autre méthode d'investigation, cherche obstinément à sculpter. Je ne dis pas que la théorie psychanalytique en général ne se considère pas comme étant un continuum ou comme une partie d'une séquence. Ce que je suggère, c'est que la psychanalyse, à travers son langage dense et à plusieurs niveaux, maintient cette dimension de la sculpture même lorsqu'elle donne à voir apparemment une enveloppe théorique structurée et cohérente.
 
Spence (1982) soutient que dans la mesure où les récits fascinants et attirants invitent à être lus comme des vérités historiques -  les réalisations des penseurs en psychanalyse sont le point d'aboutissement de l'articulation de récits qui font sens, plutôt que celui de la cartographie d'une réalité véridique. Bien que je ne sois pas d'accord pour dire que le pouvoir des modèles théoriques psychanalytiques dépend principalement de leur sophistication rhétorique – je pense néanmoins que Spence met le doigt sur une vérité fondamentale, qui est liée au rôle critique joué par les structures psychanalytiques esthétiques. Pour en revenir aux idées développées par Meltzer et Harris – dans la mesure où le « connaître » transporte toujours certaines des caractéristique de son objet, certains objets sont plus adaptés à la « connaissance », tandis que d'autres ne peuvent être pénétrés qu'au travers du « savoir essentiel ». Mystérieux, complexe et éphémère, l'objet de la pensée psychanalytique se laisse moins saisir sur le mode de la « connaissance » que sur celui du « savoir essentiel ». En ce sens, il est bien plus proche de la nature spéculative de l'art que de la science fondée sur la preuve.
 
C'est précisément de son caractère spéculatif que la psychanalyse tire son essence. Les théories ne sont pas crées seulement pour expliquer les phénomènes ni pour des raisons opérationnelles. Elles font également partie de la façon dont la communauté humaine confirme leur existence et lui donnent sens. La beauté d'une théorie a de l'importance, non pas parce qu'elle aspire à un statut esthétique, mais parce que la beauté stimule l'esprit et le pousse à chercher, et c'est en ce sens qu'elle constitue l'une des forces les plus puissantes de la pensée. La psychanalyse l'a toujours reconnu. Sa spécificité, qui à certains moments choisit la beauté plutôt que la simple logique causale, n'est pas qu'une défense. C'est de cette façon qu'elle protège son noyau en préservant ainsi la qualité du sculpter au sein même de la qualité de l'envelopper, comme celle de l'étrangeté au sein du familier, et enfin, celle du mystère qui sans être révélé devient le fondement de toute révélation. 
 
Références
Amir, D. (2016). On the Lyricism of the Mind. New York & London : Routledge. 
Meltzer, D. & Harris-Williams, M. (1988). The Apprehension of Beauty. Scotland : Clunie Press. L'appréhension de la beauté.  Larmor-Plage: Editions du Hublot: 2000. 
Winnicott, D.W. (1963). De la communication à la non-communication suivi d'une étude de certains contraires, in Processus de maturation chez l'enfant, développement affectif et environnement. Paris: Payot, 1965.
 

Du même auteur:
 


Star Rating

12345
Current rating: 5 (2 ratings)

Comments

*You must be logged in with your IPA login to leave a comment.