Forclusions psychiques

Ms. Nilofer Kaul
 

A partir du roman “Madame Bovary” de Gustave Flaubert, l’auteure explore un monde d’addictions qui se manifeste par un appétit insatiable pour l’accumulation d’objets proto-esthétiques.

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Je considère, en y repensant, que le travail sur l’autisme, avec son élaboration du concept de « dimensionalité » a joué un rôle important ; la grande sensibilité esthétique de beaucoup de ces enfants est remarquable, il faut donc se demander si l’échec de leur développement ne constitue pas un rempart contre l’impact de la beauté du monde ».
Meltzer (1986).
Notre environnement psychique est souvent envahi d’images toutes faites sur ce qu’est une bonne vie - images empruntées auxquelles nous adhérons.  Elles sont parfois contaminées par la soudaine éclosion de fantasmes consuméristes, largement colportés. La mode nous promet un passeport vers un monde excitant ; les marques sont des raccourcis rapides pour y parvenir. Elles sont de premiers panneaux en direction du bonheur, d’une vie excitante et de toutes sortes de « neverlands » [1]. Comment la psychanalyse peut-elle réfléchir sur les addictions induites par ces mondes consuméristes ? La plupart des analystes s’accorderont pour penser que l’addiction se caractérise par une dépendance compulsive et insatiable à une activité/objet, défense contre des sentiments d’impuissance, contre  la douleur de la perte. Elle créerait un monde d’omnipotence dont la souffrance est exclue.
 
Ces objets et ces styles de vie seraient-ils des approximations d’objets esthétiques ? Meltzer (1986) décrit le trouble créé par certains impacts émotionnels au travers desquels nous cherchons et parfois atteignons de réelles expériences esthétiques. Selon le vers célèbre de Keats (1820) : « La Beauté c’est la Vérité ; la Vérité, Beauté »[2], Bion et Meltzer penseraient, tous deux, que seule l’expérience d’une véritable émotion fait naître la sensation esthétique. Cependant, les objets pseudo-esthétiques ou « proto-esthétiques » (précurseurs d’expériences symbolisées et émotionnellement intégrées) sont juste consommés plutôt que ressentis. Je me réfère à l’idée de Meltzer pour qui la venue de l’enfant au monde, et la rencontre qui l’accompagne de la mère, belle, mais terrifiante – serait le fondement de la recherche d’un objet esthétique. S’il s’agit d’un objet peu épais, à une seule dimension (sans profondeur) peut-être ce bébé ne deviendra-t-il, lui-même, en grandissant, qu’un monde de l’épaisseur d’une feuille de papier. Au lieu d’introjecter un objet total, il s’en tiendra à la surface des choses. L’inconsistance de tels attachements peut laisser une sensation de vide, comme on le constate dans les relations d’addiction. Il est possible que l’obsession d’images de bonheur, liées à un monde d’objets d’addiction, devienne une perversion de la pulsion esthétique. En référence à Madame Bovary[3]j’explore ce genre d’univers qui se manifeste dans un  insatiable appétit pour l’accumulation de ces objets « proto-esthétiques »
 
Ignes Sodre (2015) décrit «l’usage compulsif des rêveries diurnes comme drogue servant à soigner la vacuité de l’esprit et la dépression. » « Le grand roman de Flaubert », continue- t-elle, « ne traite pas, pour l’essentiel, des démons de l’adultère, ni même d’une avidité, indéterminée : Madame Bovary parle du mauvais usage de l’Imagination ». Elle attire notre attention sur la rêverie diurne compulsive comme refuge psychique. Il s’agit d’un monde conscient de fantasmes tenus secrets de tous. Ce peut être le cas de nos patients gardent souvent,  en secret vis-à-vis de nous, ces fantasmes auxquels ils sont accrochés. Leur monde est fait d’un empilement d’images préfabriquées du bonheur suprême, sous-tendu de promesses de toute-puissance. 

Dès le début du roman nous ressentons avec une inquiétante clairvoyance la morbidité du monde d’Emma. Il s’accompagne du roulement de tambour, de plus en plus assourdissant, de fantasmes futiles. Son père l’a mise dans un couvent, elle y est saisie par l’atmosphère : 

 …elle s’assoupit doucement à la langueur mystique qui s’exhale des parfums de l’autel, de la fraîcheur des bénitiers et du rayonnement des cierges… Elle cherchait dans sa tête quelque vœu à accomplir… [4]

L’expression « s’assoupit doucement » indique ici que certains ressentis ont été apaisés par un plaisir sensuel. C’est une remarquable description de ce que Meltzer (1975) appelle « superficialité », monde intérieur chosifié, sans épaisseur, à une seule dimension, qui ne fait que renvoyer en écho ce qu’il reçoit ; sans y trouver aucune signification. 
 
Lorsqu’elle va se confesser, on nous dit : « …elle inventait de petits péchés » [5] pour rester dans cette ambiance sensuelle et plaisante.  Un peu plus loin encore : 

Elle confondait dans son désir, les sensualités du luxe avec les joies du cœur, l’élégance des habitudes et les délicatesses du sentiment. [6]

Et aussi

Cet esprit, positif au milieu de ses enthousiasmes, qui avait aimé l’église pour ses fleurs, la musique pour les paroles des romances, et la littérature pour ses excitations passionnelles, s’insurgeait devant les mystères de la foi, de même qu’elle s’irritait davantage contre la discipline… [7]

Le narrateur est intarissable sur l’incapacité d’Emma à supporter la douleur morale : 

Quand sa mère mourut, elle pleura beaucoup les premiers jours. Elle se fit faire un tableau funèbre avec les cheveux de la défunte, et, dans une lettre qu’elle envoyait aux Bertaux, toute pleine de réflexions tristes sur la vie, elle demandait qu’on l’ensevelît plus tard dans le même tombeau…Emma fut intérieurement satisfaite de se sentir arrivée du premier coup à ce rare idéal des existences pâles, où ne parviennent jamais les cœurs médiocres.[8]

Cette perte devient elle aussi source de gratification narcissique. La vacuité et l’ennui sont liés à l’absence de toute émotion réelle en rapport avec les autres. Lors d’une des premières rencontres avec Charles Bovary se révèle ce pénible ennui (ou son incapacité à y trouver un sens). Sa voix  est fluctuante, « … le regard noyé d’ennui, la pensée vagabondant. » [9].
 
Elle s’évertue à ressentir. Mais ses efforts échouent, car ils sont fondés sur du mime et non sur du vécu.

… « elle voulut se donner de l’amour. Au clair de lune, dans le jardin, elle récitait tout ce qu’elle savait par cœur de rimes passionnées et lui chantait en soupirant des adagios mélancoliques ; mais elle se trouvait ensuite aussi calme qu’auparavant… » [10]

Peu après le mariage, Charles est totalement enivré par l’amour, mais Emma est incapable de  trouver aucun bonheur …  

Emma cherchait à savoir ce que l’on entendait au juste dans la vie par les mots de félicité, de passion et d’ivresse, qui lui avaient paru si beaux dans les livres. [11]

La stérilité de la vie intérieure d’Emma est si palpable, qu’elle en est littéralement terrifiante. La rêverie diurne est une tentative désespérée  pour survivre dans un monde de platitude émotionnelle qui risque de l’engloutir ; et le lecteur avec. C’est la forme que prend sa recherche désespérée d’une émotion véritable. Elle revient du bal donné chez le marquis d’Andervilliers,  mécontente et tout agitée : 

Elle savait les modes nouvelles, l’adresse des bons tailleurs, … elle étudie … les descriptions d’ameublements ; elle lut Balzac et George Sand, y cherchait des assouvissements imaginaires pour ses convoitises personnelles.[12]

Sa pensée contrefait la vie des gens qui hantent son imagination, ainsi :

Tout ce qui l’entourait immédiatement, campagne ennuyeuse, petits bourgeois imbéciles, médiocrité de l’existence, lui semblait une exception dans le monde, un hasard particulier où elle se trouvait prise, tandis qu’au-delà s’étendait à perte de vue l’immense pays des félicités et des passions.[13]

Adhésion et identification à ce style de vie augmentent sa frustration, elle fait une dépression. L’intensité qu’elle  recherche est en elle-même un substitut aux émois nés d’expériences émotionnelles vécues. Elle se déprime car elle ne peut trouver aucun sens au travers de ces perpétuels faux-semblants. Cette dépression marque l’impossibilité pour Emma de continuer ainsi, et inscrit une forclusion dans le texte – une impossibilité textuelle d’aller plus loin.
 
A certains moments cette forclusion apparaît clairement dans l’oeuvre. Après le mariage d’Emma, alors que son père s’en retourne dans sa maison vide, plein de souvenirs de sa femme morte, sa première grossesse – il est fait allusion à la mort d’un fils …

il eut bien envie un moment d’aller faire un tour du côté de l’église. Comme il eut peur, cependant, que cette vue ne le rendit plus triste encore, il s’en revint tout droit chez lui.  [14]

Ce passage est tout à la fois inhabituel et symptomatique dans ce texte. Inhabituel par l’expression de tendresse et symptomatique du fait qu’il écarte l’émotion. Mais parfois, le texte semble effleurer quelque chose d’émouvant chez Emma :

Que ne pouvait-elle s’accouder sur le balcon des chalets suisses ou enfermer sa tristesse  dans un cottage écossais, avec un mari vêtu d’un habit de velours noir à  longues basques, et qui porte des bottes molles… Peut-être aurait elle souhaité faire à quelqu’un la confidence de toutes ces choses. Mais comment dire un insaisissable malaise, qui change d’aspect comme les nuées, qui tourbillonne comme le vent ?  Les mots lui manquaient donc, l’occasion, la hardiesse.[15]

C’est un moment émouvant où le narrateur, pour un instant, devient plus proche d’Emma et laisse passer de l’ineffable. Il fait mouvement à  la recherche de quelque chose « d’indéfinissable », et les signifiants de l’opulence incarnent ici le désir ardent d’Emma de trouver un sens à sa vie. Une poignante absence se fait alors jour :

 Si Charles l’avait voulu cependant, s’il s’en fût douté, si son regard, une seule fois, fût venu à la rencontre de sa pensée… [16]

Pour moi les addictions sont à déchiffrer sur la toile de fond de telles expériences informulées, suggérées dans les forclusions ou les limites du texte (et dans l’esprit de l’analyste lors d’une séance). L’absence de signification à laquelle Emma est confrontée même au couvent, peut être lue comme un vide, un manque dans sa recherche d’un objet de vénération.
 
Bion écrit,

Il y a une grande différence entre l’idéalisation d’un parent du fait que l’enfant est dans le désespoir, et l’idéalisation de l’enfant qui recherche une issue à des sentiments de vénération et de crainte. Dans ce dernier cas, le problème est centré sur la frustration et sur l’incapacité à supporter la frustration comme facteur fondamental de la présentation d’un patient particulier. Ceci a toutes les chances de se produire si le patient est  capable d’amour et d’admiration à un degré marquant ; dans le premier cas, le patient peut ne pas avoir de capacité particulière d’affection mais une grande envie d’en être le bénéficiaire. La réponse à la question – de quelle idéalisation s’agit-il ? – ne sera pas trouvée dans un manuel mais seulement dans le processus même de la psychanalyse[17]

C’est ce dernier cas qui m’intéresse ici ; l’addiction peut être envisagée comme une perversion de la recherche d’un objet de révérence, crainte et admiration. Les moments forclos dans le texte renvoient à des forclusions psychiques qui entravent la recherche d’un objet esthétique. Quand  la quête pour ces sentiments de révérence, admiration et crainte, échoue, elle peut être pervertie en une addiction à des expériences « proto-esthétiques ». Cela nous permet de fonder la  recherche dans laquelle nous nous engageons - nos poursuites  personnelles d’expériences nous remplissant de crainte et de respect. En l’absence d’un autre pensant, la vacuité peut devenir un vide engloutissant, intolérable.
 

Références
Bion, W.R. (1992), Cogitations. London: Karnac. [Traduction Jacquelyne Poulain-Colombier. Nouvelle édition augmentée. In Press, Paris, 2005.]
Flaubert, G. (1856), Madame Bovary.  Œuvres complètes III – 1851-1862. La Pléïade, Gallimard: Paris, 2013. 
Keats, J. (1819), « Ode sur une urne grecque ». Poèmes choisis, version bilingue. Aubier, Flammarion. Paris 1968. 
Meltzer, D. (1975), Adhesive identification. Contemporary Psychoanalysis, 11:289-310.
Meltzer, D. (1986), Studies in Extended Metapsychology. London: Karnac.
Sodre, I. (2015), Imaginary Existences: A Psychoanalytic Exploration of Phantasy, Fiction, Dreams and Daydreams. London: Routledge.


[1]NdT. « Pays de Cocagne », allusion au parc d’attractions éponyme, crée par Michael Jackson en Californie.  
[2]]NdT. John M. Keats, Poèmes choisis – version bilingue – traduction Albert Laffay, Aubier-Flammarion, Paris, 1968, p. 309.   
[3]Roman de Gustave Flaubert. Œuvres complètes III – 1851-1862. La Pléïade, Gallimard, Paris, 2013. Première édition française, Paris 1856.  
[4]G. Flaubert. Op. cit. p. 180.   
[5]Ibid. p. 201.    
[6]Ibid. p. 183.    
[7]Ibid. p. 183.
[8]Ibid. p. 169.
[9]Ibid. p. 187.
[10]G. Flaubert (2013), p. 179.
[[11]Ibid. p. 200.
[12]Ibid. p. 201.
[13]Ibid. p. 176.
[14]Ibid. p. 184.
[15]G. Flaubert (2013), p. 184.
[16]Ibid. p. 185.
[17]W.R. Bion (2005). p. 268.

Traduction: Hélène Rismondo

 

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