Sur le besoin humain de contact, ses joies et ses frustrations.

Alison Feit, Ph.D.
 

La vie et la mort tiennent à « six pieds ». Profondeur légale pour l’inhumation à Londres (1665) et distanciation sociale aux Etats-Unis (2020). La mort, prix à payer pour un simple contact.

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L’apparent refoulement de l’amour chez les psychologues modernes forme un contraste saisissant avec l’attitude de beaucoup de gens célèbres, ou pas.
Harry F. Harlow, ‘The Nature of Love,’ 1958

Pourquoi ne peut-on pas s’isoler tout simplement ? Nombre de politiciens, de responsables de la santé publique et, dernièrement, de citoyens frustrés, se posent cette question. Est-ce si difficile de rester assis, d’allumer les écrans et de se connecter avec amis et famille sur Face Time ? C’est ma question. On peut même se donner rendez-vous sans quitter nos vieux sweatshirts ! En se connectant, juste un peu plus, sur Zoom, avec ses relations, on pourrait s’engager dans les interactions émotionnelles et sociales souhaitées, ainsi il en serait fini de cette terrifiante maladie ! Cela ne prendrait pas très longtemps, à mon avis. Expulser la chose hors de nos existences en 14 jours, un mois au plus, n’est-ce qu’un fantasme? Il semble pourtant que les gens n’adhérent pas à cette distanciation sociale, c’est bien un problème dérangeant. N’est-il pas possible de rester loin les uns des autres ? Six pieds, est-ce trop demander ?[1].
 
Oui, apparemment. Mais pourquoi ? 
 
En tant que psychanalyste, quand je tombe sur de vastes questions incompréhensibles, je cherche le diable qui se cache dans les détails, je repère ainsi ce choix de six pieds.

Il ne provient pas d’un laboratoire bien connu qui aurait découvert le mode d’expansion du coronavirus. Les bases, autant que je sache, en sont quelques données physiques élémentaires telles la distance qu’un éternuement ou celle d’une toux peuvent franchir, assorties, en outre, de quelque association inconsciente avec « six pieds sous terre » (justement ce qui est légalement exigé pour enterrer un corps, exigence instituée en 1665 pour empêcher la propagation des infections au moment où la peste se répandait à travers Londres). En ce qui vous concerne je ne sais pas, mais cette association spécifique ne me donne pas envie de distanciation physique, elle me donne envie de bondir à travers la pièce et d’embrasser ma maman ! Un soupçon de mort projeté sur ce qui est censé être un comportement indispensable à notre survie, c’est vraiment compliqué.
 
Si cette association vous semble trop freudienne, je note que je ne suis pas seule à la faire. La diva (ou la star ?) de la pop, Billie Eilish, âgée de 19 ans se posait, avec prescience, la même question en 2016 : « Notre amour est six pieds sous terre, je n’y peux rien, mais je me demande, si notre tombe a été arrosée par la pluie, les roses auront-elles fleuri ? Les roses pourront-elles fleurir de nouveau ? »[2]. Peut-être avons-nous tous la même interrogation : peut-on survivre à cette distance l’un de l’autre ? Et si oui, aimerons-nous et nous soucierons-nous les uns des autres comme autrefois ? Serons-nous atteints par cette distanciation, qui serons-nous et qui serons-nous les uns pour les autres lorsque, enfin, nous pourrons franchir cette distance sensée nous garantir la vie ?
 
Ces questions m’occupaient l’esprit, récemment, en voyant ma nièce de trois ans aller vers mon père (son grand-père). Elle lui a dit fièrement : « Mon test est négatif, je n’ai pas le ‘ Rona. Tout va bien, je suis saine, tu peux m’embrasser ». Je me souviendrai toujours de l’expression peinée, désespérée, du visage de mon frère tandis qu’il l’éloignait gentiment et du regard éberlué de mon père la regardant s’écarter de lui dans sa robe et ses sneakers de princesse. A ce moment-là, je me suis dit : qui serons-nous quand ce sera fini ? De quelle façon ces six pieds nous auront-ils transformés ? Notre corps est devenu source de mort les uns pour les autres, notre contact est dangereux, et le sens du moi des petits enfants a été façonné par le sentiment qu’ils sont l’incarnation de Thanatos. Nos selfs corporels qui se révoltent ont plutôt tendance à se rapprocher peu à peu les uns des autres comme pour tenter le destin ou les dieux, alors, dans quelle mesure peuvent-ils devenir indifférents au point de punir les personnes chaleureuses et aimantes et de récompenser ceux qui sont froids et stoïques ?
 
Le corps est impliqué dans le sentiment de soi le plus abstrait : le sentiment d’être soi en relation avec d’autres. Notre sens profond de « moi-ité », se crée en ressentant les autres et en les touchant, en sachant où je finis et où vous commencez. Les 5 millions, environ, de récepteurs nerveux sensitifs que nous possédons, sont une aussi une donnée. C’est, à peu près le nombre de  neurorécepteurs utilisés par notre peau pour détecter la température et les vibrations, la douleur et le plaisir. Le bout d’un doigt humain possède plus de 2500 récepteurs ; notre corporéité même fait de nous des créatures tactiles. Etre un humain en relation avec d’autres humains est donc partie intégrante de la construction de notre système, ou du moins du système nerveux sensitif. Toucher est essentiel à notre santé mentale.
 
Que nous repoussions toute tentative de nous empêcher de nous toucher les uns, les autres, n’est pas surprenant. La seule surprise c’est, justement, que ce soit une surprise. Ce n’est pas la première fois que le système médical et le système politique s’attaquent à ce qui est si fortement ancré, en nous. Le psychologue américain Harry Harlow a démontré cet ancrage dans les années 1950 en prouvant qu’un bébé singe-rhésus préférait une mère en tissu moelleux « confortable », à une mère en fil de fer le nourrissant réellement (avec du lait). Il a découvert que les singes allaient vers la fausse mère en fil de fer pour avoir du lait si besoin, mais qu’ils passaient le plus clair de leur temps accrochés à la fausse maman plus moelleuse. Eh oui, même chez les singes le toucher est essentiel pour devenir un être aimant !
 
Des données expérimentales ont montré que les bébés qui sont tenus et caressés ont moins mal lorsqu’ils font leurs dents, ont des coliques ou sont constipés. Les enfants que leurs proches ont touchés avec amour font état d’un niveau élevé de joie et de bonheur à l’âge adulte. Les enfants, comme les adultes, qui sont tenus dans les bras et cajolés sont moins susceptibles de dépression, d’angoisse et d’agressivité. L’ocytocine, un neuropeptide produit par l’hypothalamus, est secrétée en grande quantité au cours du nursing, lors de la relation émotionnelle et dans l’attachement amoureux. De nombreuses études indiquent que la production d’ocytocine pendant les câlins nous calme et nous relaxe. Les participants à une expérimentation récente, même avec les yeux bandés, ont décrit huit émotions différentes éprouvées par le toucher, allant de la gratitude au dégoût de l’amour, avec un résultat d’environ 70% d’appréciations correctes[3].
 
Toucher peut aussi aider d’une façon totalement inattendue. Une étude récente parue dans le journal Emotion souligne que plus les joueurs de la NBA (Association nationale de basket) passent de temps à se toucher les uns  les autres  (par exemple en se tapant dans le dos, en se heurtant le torse, en se frappant la paume des mains) plus ils réussissent, aussi bien individuellement que comme équipe (Kraus, Huang, & Keltner, 2010). Les enfants qui, nouveaux-nés, ont eu davantage de contacts peau à peau ont de meilleurs résultats psychologiques même à 10 ans (Feldman, Eidelman & Rosenthal, 2013). Jouer avec un chien et le caresser pendant quinze minutes a un impact immédiat sur la santé psychique des étudiants ainsi qu’une répercussion immédiate au plan somatique (par exemple une diminution de la tension artérielle) (Pendry & Vandagriff, 2019). Une somme de données scientifiques a démontré que c’est l’ocytocine même, secrétée par le toucher, qui « fournit le substrat neuro-hormonal des attachements parentaux, amoureux et filiaux chez les humains » (Feldman, 2019). Nous nous lions à nos objets d’amour les plus importants, en les touchant avec nos 5 millions de neurorécepteurs spécifiques.
 
Et cependant, malgré les innombrables bénéfices qu’apporte le toucher pour la santé mentale,  nombreux sont ceux qui ont défendu avec passion leur projet de supprimer les contacts physiques, projet reposant, le plus souvent, sur  la répression de l’amour lui-même, de l’émotion ou du désir, qui impliquent le toucher. Les études transculturelles de plus d’une religion montrent une volonté bien exagérée d’orienter la vie fantasmatique passionnée de jeunes mariés (et moins jeunes) non pas vers les plaisirs charnels de la rencontre sexuelle avec le bien-aimé, mais plutôt vers l’idée de Dieu ou vers l’amour de Dieu (ou du moins, pour l’amour de Dieu, de ne pas trop aimer ces plaisirs charnels) ! Cette idéologie religieuse historiquement et géographiquement ancrée a été adoptée par certains qui répriment le désir et le contrôlent, réservant le sexe à la seule procréation, la volonté de contenir et de contrôler le désir semble profondément enracinée chez certaines personnes.
 
Quelque chose émanant du désir ardent pour quelqu’un éveille, semble-t-il, notre propre désir, l’attise, si bien que parfois nous ne savons pas clairement si nous réagissons au désir lui-même ou si nous ripostons  à ceux dont l’autorité  oserait nous dénier le plaisir de l’appel immortel de notre Roméo et Juliette intérieur. Pour être honnête, il faut bien dire que certains, se sentant menacés par le désir lui-même, craignent l’intimité et ont  besoin de contrôler le plaisir des autres en réaction à leurs propres sentiments de jalousie ou à leur incompétence à s’accomplir dans l’intimité.  En effet, dans une certaine mesure, voir le désir en action réveille une part de nous-mêmes qui a pu restée endormie pendant des années ; les monstres assoupis ne font pas tous des copains câlins, même en des temps sans épidémies.
 
Les experts en politique de la santé subissent une incroyable pression, car leur sens des valeurs (dont la garantie de l’emploi) implique, justement, de répondre à des questions sans réponses, à l’heure actuelle. Comment se propage le virus ? Nous en savons déjà pas mal,  mais franchement pas autant que nous avons besoin d’en savoir. En ce qui concerne le vivant et l’organique, nous ignorons beaucoup de choses et ne pouvons pas faire de prédictions. Les responsables de la santé publique, en bons névrosés, se tournent vers ce qui est connu : les masques et la distanciation sociale, mais plus le glas sonne et plus les tracts pré-imprimés du gouvernement se multiplient, plus la conscience de la population s’éveille. L’impression que les scientifiques et les médecins ne savent pas exactement ce qu’ils font, se fait jour. Tant de cas contagieux n’ont pas été comptabilisés et les recommandations, répétées mécaniquement, se réduisent, fondamentalement, à : « éloignez-vous de ceux que vous aimez et ne les laissez pas voir votre sourire ».  D’un côté, la population admet qu’il y a une grande vérité dans les avis des scientifiques, mais d’un autre, elle comprend inconsciemment, et l’exprime, ce qu’il y a d’obsessionnel dans cette répétition constante, sans grandes nuances, et porteuse d’une désespérance croissante.  Devant tant d’éléments incontrôlables, l’idée germe que les tenants du pouvoir s’efforcent de contrôler tout ce qu’ils peuvent, mais qu’à ce contrôle s’ajoute malencontreusement, une part méconnue et inconsciente de leur zone de confort mental, qui se mélange aux mesures de politique publique. 
 
Ce n’est pas la première fois que cela se produit. Un siècle avant 2019, il y eut des tentatives similaires de contrôler, gérer et manipuler le toucher pour résoudre d’importants problèmes de santé publique. La découverte scientifique des agents pathogènes microscopiques, à la fin du 19è et au début du 20è siècle a conduit la communauté médicale à réaliser que les maladies passent d’humain à humain. En conséquence, une phobie du toucher physique, comme celle que nous voyons aujourd’hui a envahi de grandes régions de l’Europe et des Etats-Unis. Au début, les responsables de la santé publique ne connaissaient pas vraiment le mode de transmission des maladies, certains croyaient qu’un invisible nuage de germes entourait tout un chacun. Le toucher et la proximité physique avec ses propres enfants étaient considérés comme un problème majeur de santé publique. Des médecins, dont Luther Emmett Holt, ont lancé de grandes campagnes de santé publique adjurant les gens d’éviter le contact physique avec les autres, en particulier avec leurs propres enfants. Après tout, un simple baiser pour dire bonne nuit, implique de toucher votre enfant avec vos lèvres, source possible de maladie (Blum 2011). En même temps, les responsables de la santé psychique sonnaient l’alarme, expliquant que tenir les bébés et câliner les enfants avaient des effets dangereux pour leur développement. John Watson, président de l’Association psychologique américaine (American Psychological Association), prit la tête de cette croisade contre l’affection. Il se répandit en discours sur les cicatrices psychiques permanentes que trop de manifestations corporelles chaleureuses pouvaient causer à un enfant, en faisant de lui un adulte faible et dépendant.
 
Les marques physiques d’affection subirent alors, la double condamnation des faiseurs d’opinion professionnels, au plan psychologique et médical, stigmatisées comme nuisibles à la santé physique d’un enfant aussi bien qu’à son développement émotionnel. Donc, pendant cette période, la plupart des parents a refusé les marques physiques d’affection à ses enfants, et dans les orphelinats (très répandus à cette époque), les petits étaient souvent élevés en quasi isolation physique. Au vu des recherches de Harlow sur l’importance du toucher pour les bébés et les jeunes enfants, il n’est pas étonnant que le très faible pourcentage de ceux qui ont survécu dans ces institutions ait été atteint, sur le plan  psychiatrique, d’une grande variété de troubles de l’attachement et de la personnalité (Blum, 2003).
 
Aujourd’hui, nous faisons face à un dilemme semblable, encouragés à rester loin des nôtres, malades ou mourants, afin de ne pas propager l’infection. Mais, cette fois-ci, la connaissance est de notre côté : nous savons que le toucher physique est fondamental pour notre bien-être, et que l’isolement est une grande source de douleur morale. Cela veut-il dire que la politique publique doit changer ? Probablement pas, six pieds semblent être une assez bonne estimation pour autant que l’on puisse dire, pour l’instant. Mais le message délivré et son mode de transmission vers la population doit prendre davantage en considération ce qui est réellement exigé. Oui, nous sommes sommés d’abandonner une part de notre humanité. Non,  il n’y a aucun mal  pour ceux  qui refusent de se conformer à la politique publique à vouloir dénier contester, intellectualiser, rationaliser ou dissocier les implications de leur refus. Ces défenses sont des réponses prévisibles quand les coûts psychologiques sont niés par ceux qui les imposent. Rien d’étrange à remarquer que la politique soit devenue punitive avec l’identification projective – en blâmant les victimes, en tant que formation réactionnelle-en prônant la vertu et le retour en arrière, et sous la forme de considérables distorsions du discours politique. Oui, le déni de l’intimité est chose douloureuse, et le refus de dénier l’intimité n’est pas inhumain, car c’est cela même qui définit notre humanité.
 
Références 
Blum, D. (2011). Love at Goon Park : Harry Harlow and the Science of Affection. New-York, NY : Basic Books.
Feldman, R., Eidelman, A, I., & Rosenthal, Z. (7 octobre 2013). Maternal-Preterm Skin-to-Skin Contact Enhances Child Physiologic Organization and Cognitive Control Across the First 10 years of Life. Repris de :
http://www.biologicalpsychiatryjournal.com/article/S0006-3223(13)00764-6/fulltext
Feldman, R. (19 janvier 2012). Oxytocine and Social Affiliation in Humans. Repris le 2 novembre 2020 de :
http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/SOO13506X12000098?via=ihub
Kraus, M. W., Huang. C, & Keltner, D. (2010). Tactile comunication, cooperation, and performance : An ethological study of the NBA. Emotion, 10(5), 745-749. https://doi.org/10.1037/a0019382
Pendry, P., & Vandagriff, J. L. (2019). Animal Visitation Program (AVP) Reduces Cortisol Levels of University Students : A Randomized Controlled Trial. AERA Open. http://doi.org/10.1177/2332858419852592
 

[3] Emotion (2006), Vol. 6, N°.3, 528-533.

Traduction: Hélène Rismondo 
 

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