Le corps érotique

Dr. Dianne Elise
 

Si, comme je le propose, la psychanalyse est un projet érotique, quel est alors le rôle du corps, du corps érotique, dans tout traitement, quel qu’il soit, tel qu'il se déroule dans le temps ?

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Qu'est-ce que le corps érotique ? Où une investigation comme celle-ci peut-elle nous mener lorsque nous envisageons cette question du corps érotique en tant que psychanalystes? Parlons-nous des organes génitaux, du corps stimulé ou stimulant sur le plan génital? Le corps érotique est-il un corps – le nôtre ou celui d'un autre – subjectivement considéré comme érotique du fait de son attrait ? S'agit-il pour nous d'un corps sexuellement provocant compte tenu d’une attention particulière que la psyché accorde à l’érotique ? Le corps érotique est-il un état d'être ? Tout corps est-il potentiellement un corps érotique ? 

Dans cet essai, je traite de la prise en compte de l’érotique dans le champ analytique, en entremêlant l'accent que Winnicott met sur le psyché-soma et l’intérêt particulier que Freud accorde à la place de la libido dans le corps. Quand je parle du corps, j'inclus la psyché ancrée dans le corps, au sens plein de ce que l’on entend par le soi incarné. Merleau-Ponty (1945 [2015]) écrit : « Je suis mon corps ». Faire pleinement l'expérience de son soi, c’est reconnaître que « je suis mon corps érotique » ; autrement, le corps-soi serait châtré, et « je suis » au sens plein du terme ne serait en aucune façon possible. Je m’intéresse au corps érotique tel qu'il émerge dans le matériel clinique issu de la relation parent-nourrisson, de l'expérience œdipienne, de la sexualité adolescente et adulte, et tel qu'il se manifeste dans la rencontre des corps au sein du champ intersubjectif de la dyade patient-analyste. Je mets l'accent sur l'expérience corporelle dans une inscription subjective de l'érotique, à la fois comme sexualité et comme expérience plus générale de la passion et de la vitalité. Mon concept d'érotique analytique (Elise, 2015a, 2017, 2018, 2019) me sert à approfondir l'appréciation de la contribution du corps érotique à la transformation psychique et à la créativité au sein du processus analytique.  

Je veux dire que le corps érotique se décline de différentes façons et présente un large éventail; ce concept n’est certainement pas limité à une ou quelques parties du corps. Le corps érotique peut être n'importe quelle parcelle du corps, aussi bien externe (surfaces de la peau – cheville, doigts, poignet, lobe de l'oreille, nuque, arc du nez, courbe de la hanche ou de la lèvre inférieure, gonflement de la poitrine ou du biceps) qu'interne (excitations des « organes » – cœur qui bat, papillons dans l'estomac, yeux qui se dilatent, respiration accélérée, congestion génitale). Le corps érotique ne cesse de converser avec la psyché, même si l'intellect peut « se déconnecter » de la conscience de cet échange.

Le corps érotique n'est pas limité à un seul corps mais implique le plus souvent deux ou plusieurs corps en interaction, toutefois sans qu’une autre personne doive nécessairement être présente ou, le cas échéant, sans qu’un contact corporel avec celle-ci soit nécessaire. Le corps érotique est ressenti à l'intérieur de soi-même par rapport à son propre corps ou au corps-soi d’une autre personne; cela passe vraisemblablement par l’intermédiaire de la psyché. La vision (notamment celle du fantasme) constitue souvent un élément essentiel; la vue  d'un corps le rend érotique (ou non). Le toucher et les registres kinesthésiques sont également essentiels. Le corps érotique est un corps dont les terminaisons nerveuses sont stimulées par une psyché qui est excitée et cette excitation psychique peut avoir ou non un contenu spécifiquement sexuel. Même lorsque le contenu de la pensée n'est pas directement ou manifestement sexuel, le corps est érotique lorsqu'il est imprégné d'énergies vibrantes. Ici, je suis freudienne ; je parle de l'énergie libidinale, d’origine sexuelle, et qui devient plus généralement Éros. Stimulation sexuelle → énergie érotique → Éros = engagement passionné et ancré dans la vie.

Le corps érotique est un contenant, un amplificateur et un intermédiaire pour la vie libidinale du sujet – la vie en tant qu'être libidinal – donnant lieu à une expression psychosomatique du vrai self, une vie créative, une personnalisation. Sur le plan clinique, le corps érotique est inséparable du fait que la psyché habite le champ analytique. Ce corps peut enregistrer une réaction d'excitation liée à un rapport mental d'interpénétration mutuelle. Le corps érotique est une bisexualité – la relation du pénétrant au pénétré (Elise, 1998) y – un flux libidinal, dynamique entre le corps et la psyché au sein d'un individu et entre des personnes – un flux bidirectionnel. 

Expressions développementales
Le corps nu de la femme enceinte est un corps érotique, dont l'érotisme est souvent soustrait au regard (Balsam, 2012). Pourtant, l'art présente bel et bien de puissantes représentations de la sexualité maternelle: 

Modersohn-Becker dépeint le corps maternel voluptueux, enveloppant le nourrisson, la connexion intime de la naissance, incluant le spectateur dans la relation entre le bébé et la mère. Le sexe du bébé peut être ambigu, mais pas son lien avec la mère, le nourrisson réclamant son corps, comme la mère réclame son bébé, une incarnation de l'érotisme maternel, à travers la sensibilité de l'artiste féminine. (Herschberg, 2020, p. 81) 

Le nourrisson-mère est un corps érotique, le couple mère-nourrisson une union érotisée (Elise, 1998). Kristeva (2014) offre une représentation éloquente de ce couplage en décrivant l'érotisme maternel comme la vitalité libidinale et l'investissement qu'une mère porte à son enfant dans le lien charnel à celui-ci. Thomson-Salo et Paul (2017) élargissent notre compréhension de la sexualité du nourrisson telle qu'elle se déploie dans la relation érotique avec les figures parentales. Le corps d'un nourrisson est l'un des corps les plus érotiques.

Comme l'a écrit Freud (1923), le moi est « avant tout un moi corporel » (p. 26). L'expérience découlant de la sensation physique du corps est le modèle original à partir duquel un enfant développe le sentiment d’habiter son corps. Cette forme du soi comprend les organes génitaux, parties du corps particulièrement intenses du fait de sensations focalisées, et le moi corporel s'appuie donc sur la spécificité sexuelle. L'expérience sensorielle de la structure génitale d'un individu permet de donner forme à son moi – de rendre certaines configurations particulièrement saillantes, comme une sorte de cartographie interne du corps, du self et du monde. 

Nous voyons que l'anatomie peut être une source d'extase. Prendre soin physiquement du corps du nourrisson dans le cadre d'une relation affectueuse et libidinale stimule l'érotisme de la surface du corps. Les parents séduisent aussi bien physiquement que de façon énigmatique (Laplanche, 1992). Les nourrissons séduisent également leurs parents (Thomson-Salo & Paul, 2017). Cette relation érotique, qui s’allie au développement de l'enfant, aboutit à la phase génitale phallique/précoce, menant à la crise œdipienne. Non seulement la psyché et le fantasme érotique prennent de l’ampleur, mais aussi le corps sexuel est congestionné, tumescent - une érection du pénis, ainsi que du clitoris et de la vulve (qui, littéralement, gonflent avec la stimulation et le flux sanguin). 

L'enfant œdipien est érotiquement excité, mais les échanges corporels avec ses parents sont désormais plus limités. Sur le plan érotique, ce prétendant œdipien en puissance est seulement désireux de trouver moins d'interaction réciproque puisque les parents n’ont plus ce contact sensuel explicite qu'ils avaient avec leur nourrisson. Le petit enfant fait face à un échec érotique, contraint de composer avec la polarité du corps érotique grand/petit, entraînant des conséquences importantes sur son identité sexuelle et ses aspirations romantiques. Le fantasme œdipien conflictuel pousse vers le refoulement, avec pour résultat que la sexualité infantile continue de vivre dans l'inconscient, pour s'exprimer plus tard (souvent déguisée) dans la sexualité adulte. La sexualité émerge souvent comme un problème pour les adultes et représente un élément important dans le traitement, qu'il soit manifestement reconnu ou au contraire caché. La relation au corps érotique est compromise. Le domaine de l'érotique, désormais empreint d'une connotation de quelque chose de répréhensible, est à la fois provocant et suspect, séduisant et culpabilisant. Les cliniciens font souvent l'expérience de ce conflit en eux-mêmes, ce qui les conduit à l'éviter.

Faire entrer le corps érotique dans le champ de l'analyse  
Si, comme je le propose dans Creativity and the Erotic Dimensions of the Analytic Field (2019) [Créativité et dimensions érotiques dans le champ analytique], la psychanalyse est un projet érotique, quel est alors le rôle du corps, du corps érotique, dans tout traitement, quel qu’il soit, tel qu'il se déroule dans le temps ? Nous voyons que le champ analytique dyadique est habité par deux personnes de chair, chacune étant, nous l’espérons, finalement (re)connectée à son propre corps érotique et à celui de l'autre. Je pense, quant à moi, que l'érotisme analytique est en jeu lorsque le corps-psyché érotique de chacun des deux participants est engagé. 

Idéalement, ces deux personnes – analyste et analysant – communiquent verbalement sur et depuis le corps érotique à travers la voix, mais aussi non verbalement avec un langage corporel imprégné d'énergie érotique à différents degrés et résonances. Afin de pouvoir fonctionner efficacement, le champ analytique a besoin de la présence du corps érotique du patient et de celui de l'analyste, et entre eux deux, du corps érotique de l'analyse, lequel génère un champ fertile facilitant le contact et procurant un authentique sentiment d'exister. Il est crucial que se dégage une atmosphère d'énergie libidinale permettant de dynamiser le champ intersubjectif. Lorsque l'érotique analytique ancré chez les deux participants agit en tant que potentiel énergétique, cet engagement libidinal, dans un cadre éthique, peut stimuler une pensée émotionnellement ancrée dans le corps, laquelle amènera différentes transformations, notamment dans le champ de l'érotique.

L'érotique analytique entre activement en jeu à l’intérieur du cadre. Avec les portes, les salles d'attente, les couloirs, proximité des corps, le temps d'un instant, permet une confrontation/communication érotique plus explicite entre les deux protagonistes. L'énergie libidinale ou l’absence de celle-ci s’enregistre de façon palpable. Dès l’instant où nous voyons un(e) patient(e) dans la salle d'attente, et où il/elle nous voit, nous avons déjà échangé beaucoup d'informations ancrées dans le corps. La scène suivante illustre mon propos : une femme en plein transfert érotique œdipien, le corps débordant de charge érotique, suit chaque fois son analyste dans le couloir, qui s'écarte ensuite pour la laisser entrer dans le cabinet de consultation en passant à quelques centimètres, face à lui. Ce parcours se répète quatre fois par semaine, mais elle a récemment remarqué quelque chose qu’elle trouve très intéressant, excitant : son analyste trace un arc de plus en plus large lorsqu’il approche de la porte, ne se sentant apparemment plus « en sécurité » dans une telle proximité avec elle. En son for intérieur, la patiente interprète ce comportement comme l'expression du contre-transfert érotique de l'analyste et pense : « Vous vous éloignez peut-être de moi, mais précisément cette façon de vous écarter physiquement me dit combien j’ai de pouvoir sur vous ! » Cette confrontation corporelle frontale à l'entrée du cabinet de consultation a enhardi son frémissement de ferveur passionnée à l'égard de son analyste. Elle n’a rien dit pendant longtemps, gardant son sentiment de triomphe érotique – une confirmation œdipienne – comme un sourire intérieur secret.

Nous reconnaissons l'érotisme surtout en relation avec les désirs sexuels manifestes. Sur le plan clinique, ces désirs sont certes évidents, bien qu’ils ne se limitent pas à ce que l’on entend traditionnellement par transfert et contre-transfert érotiques : les désirs génitaux ancrés tant œdipiens qu'adultes, expriment chez l'un des participants, ou chez les deux, des désirs libidinaux d’une étreinte érotique du corps entier. Maintenir cet érotisme vivant, mais non vécu dans la réalité concrète, représente un défi clinique important. Dans les cas de passages à l’acte, le corps sexuel a pris le dessus ; un « raz-de-marée » (Elise, 2015b) dans les mers érotiques entraîne le couple analytique à une réelle immersion corporelle dans un contact sexuel à contre-courant, au lieu de rester dans le « comme si » des situations transférentielles. 

À l’inverse de ce débordement érotique, franchissement transgressif des frontières, un patient, ou un clinicien peut se sentir complètement dépourvu de cette énergie érotique provoquant une paralysie qui finit par être présente chez les deux protagonistes à mesure qu'ils s'influencent l'un l'autre.  Une absence d'érotisme dans le corps-psyché du champ analytique signe une mauvaise santé psychologique. À la place, nous voyons la dépression, la dissociation, le cynisme, l'obsessionnalité, l'abstraction intellectualisée, l'engourdissement affectif et d'autres manifestations d'une déconnexion aride du soi incarné. L'analyste doit lutter pour ne pas se laisser entraîner dans ces états dépourvus de charge libidinale, parfois à ce point massifs qu'ils « s’emparent de » l'analyste. Le fait d’être délogé de son propre érotisme ancré dans son corps peut se manifester par l'ennui, la somnolence et une stérilisation désintéressée du champ analytique. Un clinicien doit habiter son propre corps érotique et travailler à entrer en contact avec la vitalité libidinale du patient, ou à la développer à nouveau (Elise, 2017). Un travail difficile dans le meilleur des cas. 

Nous vivons actuellement une crise mondiale, qui nous confronte à une expérience sans précédent, et constitue un obstacle important à la vitalité libidinale, à la fois d’une façon générale et dans le domaine analytique. En empêchant deux corps d'être dans une même pièce, les mesures de distanciation imposées par la Covid-19 privent de manière significative le couple analytique de l’ancrage de ses résonances érotiques qui se manifestent normalement à travers de multiples modalités sensorielles. Dans les séances téléphoniques, les séances par téléphone, nous sommes désormais limités à la voix que l’on entend, et il s'agit de plus d'une voix telle qu’on peut l’entendre au téléphone. Les silences peuvent ressembler à de véritables absences (« Êtes-vous toujours là ? ») ; il est difficile de discerner les « silences qui en disent long ». Pour ceux qui passent par la vidéo, ce qu’ils voient peut souvent se révéler désorientant et distrayant étant donné la bi-dimensionnalité d'un écran plat. Je pense que l'atténuation  érotique qui en résulte constitue un facteur clé de la fatigue que les cliniciens signalent régulièrement lorsqu'ils travaillent tout à coup entièrement par téléphone ou par vidéo. 

Le risque existe que les traitements soient privés des énergies mêmes qui alimentent habituellement le processus analytique. La fatigue reflète une dépression, que l’on sait depuis longtemps accompagnée d'une nette baisse de la libido. Le champ analytique, qui se trouve maintenant au sein de la pandémie, est enveloppé des angoisses dépressives communes aux deux membres de la dyade clinique. Il se peut que l'érotisme analytique soit une victime de plus de la Covid-19. Moins stimulé, le corps érotique de chaque individu, mais aussi celui du couple analytique peut se dévitaliser. La démotivation et la délibidinalisation accrue du corps érotique personnel et partagé qui en résultent met en question nos capacités à être en contact avec notre joie de vivre et à l’habiter – un état émotionnel qui, me semble-t-il, constitue le fondement de notre capacité à maintenir, contenir et stimuler le processus analytique. Le contact avec le corps érotique est un antidépresseur, générateur d'un lien vital avec le monde, dont nous avons encore davantage besoin en ces temps de crise. 

Références 
Balsam, R. (2012). Women’s Bodies in Psychoanalysis. London: Routledge.
Elise, D. (1998). Gender repertoire: Body, mind and bisexuality. Psychoanalytic Dialogues, 8: 379-397.
Elise, D. (2015a). Eroticism in the maternal matrix: Infusion through development and the clinical situation. fort da, 21(2): 17-32.
Elise, D. (2015b). Reclaiming lost loves: transcending unrequited desires. Discussion of Davies’ ‘Oedipal Complexity’. Psychoanalytic Dialogues, 25: 284-294.
Elise, D. (2017). Moving from within the maternal: The choreography of analytic eroticism. Journal of the American Psychoanalytic Association, 65: 33-60.
Elise, D. (2018). A Winnicottian field theory: Creativity and the erotic dimension of the analytic field. fort da, 24 (1): 22-38.
Elise, D. (2019). Creativity and the Erotic Dimensions of the Analytic fFeld. London: Routledge.
Freud S. (1923), « The ego and the id », SE 19, pp. 12-26 ; trad. fr: « Le moi et le ça », in OCFP, vol. XVI, Paris, Puf, 1991, pp. 255-301.
Herschberg, S.G. (2020). A female gaze in/on the female body in art and psychoanalysis: Paula Modersohn-Becker. Psychoanalysis, Self and Context, 15: 76-86.
Kristeva, J. (2011). La reliance, ou de l'érotisme maternel, RFP, vol. 75, n°5.
Laplanche, J. 1992). Seduction, Translation, Drives. London: Institute of Contemporary Arts.
Merleau-Ponty M. (1945 [2015]). Phénoménologie de la perception. Paris: Gallimard.    
Thomson-Salo, F. & Paul, C. (2017). Understanding the sexuality of infants within caregiving relationships in the first year. Psychoanalytic Dialogues, 27: 320-337.

Traduit de l’anglais par Anne-Lise Häcker
 

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