Racisme et psychanalyse, la sortie de la grande nuit

Dr. Ignácio Alves Paim Filho
 

Réussir la « sortie de la grande nuit » du racisme structurel nécessite la participation de la psychanalyse, des psychanalystes et de leurs institutions. Plus jamais d’omission...

0
Comments
1356
Read

Il est toujours possible de lier ensemble, dans l’amour, un assez grand nombre d’êtres humains,
pourvu qu’il en reste d’autres envers lesquels manifester leur agressivité 

(Freud, 1930, traduction 2010, p. 71-72).
 
[...] la colonisation moderne était l’une des filles directes des doctrines
qui consistaient à trier les hommes et à les diviser en deux groupes :
ceux qui comptent et que l’on compte, d’une part, et le « reste », d’autre part,
ce qu’il nous faut appeler les « résidus d’hommes »
ou encore les « déchets d’hommes ».

(Mbembe, 2010, p. 191)

Quand je me réclame de la formule « sortir de la grande nuit » d’Achille Mbembe (2019), renvoyant au travail de l’Afrique pour se décoloniser et se défaire de l’épistémicide qui s’est abattu sur ce continent – le plus riche du monde – je le fais avec le souhait de me référer précisément à l’une des particularités de cette proposition aussi large que complexe. Je délimite mon parcours dans l’intention de donner et re-donner du sens à l’histoire de l’obscurantisme thanatique du racisme, présent dans les structures sociales, mais avec une écoute plus sensible, en lien avec la réflexion psychanalytique : pour une psychanalyse qui se décolonise, se défait de l’héritage raciste qui l’habite. Ce faisant, cette « sortie de la grande nuit » est d’abord un travail métaphorique, visant à éclairer cette problématique, qui entretient une relation viscérale avec l’individu dans le collectif, comme avec le collectif dans l’individu, à travers le jeu permanent de rétroaction de l’engrenage culturel.

Comme nous le savons, le racisme est une conséquence de la construction de l’idée de race, qui commence à se constituer entre le XIVet le XVe siècle, avec l’avènement de la Renaissance. C’est le moment où est formulé le postulat qui fait de l’homme blanc européen un synonyme de l’être humain et de son organisation sociale en civilisation universelle. Les autres cultures sont dès lors considérées comme primitives, sinon barbares. L’Européen reprend l’héritage gréco-romain : « celui qui n’est pas Européen n’est pas civilisé ». Ce récit se structure avec davantage de vigueur encore au moment des Lumières et de leurs conséquences, la révolution française – liberté, égalité et fraternité pour l’Européen – puis le processus de colonisation du continent africain et des Amériques : « la colonisation moderne était l’une des filles directes des doctrines qui consistaient à trier les hommes ».

Avec l’idée consubstantielle qu’il est universel, l’homme blanc s’arroge le droit odieux de racialiser l’autre, le différent : le Noir, l’Indien, l’Asiatique, le Juif... Racialiser, c’est transformer cet autre en être sans valeur, en « reste » dans la hiérarchie des races : le racisme se manifeste avec ses fondements structurels s’appuyant sur des facteurs économiques, politiques et sociaux, avec leurs développements qui façonnent la subjectivité et une esthétique où le beau est centré sur la blancheur. Nous voyons ici, parallèlement au développement du racisme structurel, le concept de blancheur en train de se constituer : « Il est toujours possible de lier ensemble, dans l’amour, un assez grand nombre d’êtres humains », en l’occurrence, par le pouvoir magnétique d’un « blanchocentrisme » et de ses inépuisables privilèges. Il est temps de racialiser les Blancs, hommes et femmes…

C’est ainsi que la grande nuit s’installe à l’aube du xvie siècle, acquiert des contours plus précis au XIXe siècle et se cristallise jusqu’à devenir structurelle, avec toute sa puissance destructrice et déshumanisante, au cours du XXe siècle. Ce contexte fait du XXIe siècle l’héritier actif d’une histoire ininterrompue d’horreurs, d’atrocités qui continuent d’être perpétrées sur les hommes et les femmes noirs, « pourvu qu’il en reste d’autres envers lesquels manifester leur agressivité », tandis que le temps aboutit à consolider l’affirmation selon laquelle les vies noires ne comptent pas. La nécropolitique est par excellence le dispositif central d’entretien de cette « grande nuit » sans fin, orchestrée par l’État et ses instances : « Ma préoccupation porte sur ces formes de souveraineté dont le projet central n’est pas la lutte pour l’autonomie, mais [...] la destruction des corps humains et des populations (Mbembe, 2018, p. 10). » Des agissements traumatiques connus et vécus, notamment par les corps noirs, un « éternel retour du même », un effondrement de la dimension temporelle et de ses potentialités de transformation, dans les étapes les plus diverses de la vie quotidienne. C’est pour changer ces agissements, dans lesquelles nous sommes empêtrés, que les mouvements noirs, dans leur longue lutte, ont, en dénonçant et en agissant, affirmé que les vies noires comptaient....

Une fois connu ce qui bouscule nos perceptions, nous aboutissons à la mise en échec de la dénégation séculaire du racisme et de son créateur : le peuple blanc. C’est lui qui, dans un passé proche, a asservi matériellement et symboliquement les fils et filles de l’Afrique et ainsi déterminé le statut marginal des Noirs d’aujourd’hui. Ces conditions créent une urgence temporelle pour la déconstruction du racisme structurel : « tout est pour hier (Emicida, 2019) », et le travail pour « sortir de la grande nuit » est l’agenda de notre temps. Avec cet constat comme repère, comment pouvons-nous, en tenant compte du passé, être antiracistes au présent ? Et la psychanalyse, ou plutôt les psychanalystes, sont-ils prêts à assumer leur responsabilité dans ce processus antiraciste, pour eux-mêmes et pour les autres ? Il est temps de mettre la blancheur sur le divan...

Dans cet article, je traiterai de la racialisation impliquée dans le racisme qui s’abat sur le peuple noir brésilien depuis 500 ans et dans le sadisme hautement délétère de l’ordre social, celui d’un passé au présent, qu’on empêche de passer. Un sadisme qui va de l’indifférence, dont la létalité n’est pas moins grande, au génocide de ce peuple, considéré comme étranger sur sa propre terre.

La psychanalyse, avec son savoir transformateur, est restée à la périphérie de cette problématique, de cette souffrance odieuse, quand elle n’a pas été complice de l’hypocrisie de la démocratie raciale, et de son pacte d’effacement de l’histoire des afro-descendants : une histoire de luttes, de participation intense à la production économique, culturelle et intellectuelle, mais sans reconnaissance. En restant sur cette position, elle a d’une part corroboré les thèses racistes qui cherchaient à faire du racisme un problème individuel des Noirs, lié à une mauvaise image de soi ; et a, de l’autre, consolidé l’idée que la psychanalyse et le fait d’être psychanalyste ne concernent que le peuple blanc. La question de savoir où sont et où ne sont pas les Noirs dans nos institutions, ne peut continuer à être passée sous silence : il s’agit de ne plus les empêcher, mais de les accompagner. Il est temps de mener des actions réparatrices en faveur de l’accès des Noirs, hommes et femmes, à la formation psychanalytique...

Cette configuration est un exemple emblématique de la tragédie de ce qu’on peut appeler « l’histoire unique (Adiche, 2019) », point culminant d’un totalitarisme narcissique, dont la déconstruction est l’une des tâches du métier d’analyste, en pratique clinique comme d’un point de vue culturel. Ce sont des histoires caractérisées par des bribes de pseudo-vérités, qui circulent dans différents courants psychologiques et sociaux, définies par la négation/partition du refoulement, le reniement et le rejet, avec leurs multiples violences, visant la mort par effacement et/ou extermination symboliques des corps et des âmes noires. En ce sens, nous sommes convoqués, invités à écouter une autre histoire, un récit raconté par ceux qui refusent résolument d’être des détracteurs de l’être humain, qui ont la marque psychique de l’altérité, celle du grand héritage de leurs ancêtres : « À tout Noir qui est / succédera un autre Noir/ pour se battre / avec du sang ou pas... (Simonal et Bôscoli, 1967). »

Pendant l’esclavage, notre peuple a été désigné comme un non-être, une incontestable machine de travail, à travers une déshumanisation radicale au service de la production de richesses, qui a construit la fortune de l’élite blanche du Brésil et soutenu le système capitaliste ; ainsi, après l’abolition de l’esclavage sans réparation, « liberté aux ailes brisées », le Noir s’est mis à exister comme un être de second ordre, un humain, mais engendré par l’esclave et par ses descendants, ayant peu de ressources intellectuelles, destructeur, diabolisé, hyper-sexualisé, un éternel subalterne, « un résidu d’homme ». Il est celui qui doit connaître sa place – libre mais pas libéré des liens du colonisateur, et de ses injonctions, vivant dans une « compulsion de répétition (Freud, 1920, traduction, p. 57) », en marge du monde centré sur les Blancs. Vivre, c’est alors attester, à travers l’exclusion et la pauvreté, instituées par la relation perverse d’exploitation entre le capital et le travail, de la place du pouvoir et des avantages des Blancs, « ceux qui comptent et que l’on compte ». C’est l’époque de l’instauration du racisme scientifique et du projet de blanchiment du pays, reposant sur l’immigration massive d’Italiens et d’Allemands.

Ce faisant, la population noire brésilienne a été contrainte, en passant de l’époque de l’esclavage au présent, de vivre dans des territoires symboliques et matériels qui perpétuent l’apartheid culturel, économique et social : « liberté sans ailes / faim sans pain. » Un contexte qui valide l’absence significative d’hommes et de femmes noirs dans les espaces de pouvoir. Espaces de pouvoir, expression significative s’il en est. Car il s’agit du pouvoir de faire naître de nouveaux récits, de créer et de recréer des possibilités de réparation efficaces pour un peuple qui a construit et continue de construire ce pays, mais qui n’est toujours pas reconnu à sa juste valeur. Une métamorphose qui, pour se produire, exige de la part de la population blanche une capacité de renoncement inédite. Elle requiert d’assumer des responsabilités critiques envers l’héritage du monde patriarcal européen : le pouvoir du simple fait d’être un Blanc – genèse primaire d’un simulacre de méritocratie dissocié de l’héritage qui identifie au colonisateur : je peux tout faire, parce que je suis un Blanc...

En suivant ce chemin à la recherche du pouvoir, pertinent pour nous depuis nos ancêtres, j’en viens à citer le dicton yoruba qui remplit la fonction de gardien de la mémoire : « Hier Eshu a tué un oiseau, avec la pierre qu’il n’a lancée qu’aujourd’hui ». L’énigme du temps est ici énoncée. Eshu est un orisha [1] identifié comme la divinité responsable de la communication et du langage, en plus d’être le messager entre les humains et les dieux. Un messager porteur d’une maxime qui peut être comprise de multiples façons, suscite une sensation d’étrangeté et, par son mode d’exécution, nous indique des pistes pour la « sortie de la grande nuit ».

Visant une lecture psychanalytique, je me propose de la travailler, par le biais de la notion d’après-coup (Nachträglichkeit), dans ses conséquences sur le sens de l’histoire du peuple noir et sur l’ouverture d’un temps nouveau. En continuant dans cette voie, avec Eshu comme guide et la temporalité de l’inconscient comme boussole, je suggère de faire de l’oiseau notre mémoire et de la pierre nos interventions. Une fois cette transmutation opérée, j’émets l’idée que le passé « mort » hier, au sens d’oublié, renié, rejeté, a aujourd’hui deux destins possibles du fait de notre intervention  : celui de perpétuer sa scission, qui le maintient hors du champ de la perception consciente, un scénario d’aliénation psychique, cohérent avec le silence qui domine encore le racisme brésilien ; ou un autre, transformateur, où il acquiert la capacité de rompre le silence de « l’histoire unique », dans la mesure où celle-ci est remémorée au-delà de la répétition, pour ouvrir les portes à une élaboration, en initiant la dynamique de la signification et de la re-signification de l’histoire de nos ancêtres depuis l’Afrique jusqu’à l’Amérique noire.

La « sortie de la grande nuit » dans laquelle le Brésil est plongé exige un effort collectif, mais d’une plus grande intensité de la part du monde qui a normalisé le pathologique, le monde de la blancheur : pierre sur le chemin d’hier, pierre angulaire aujourd’hui. Il est temps d’exiger des sacrifices de ceux qui ont sacrifié, sans ménagement, le principe de l’égalité pour tous. C’est un processus qui implique de rompre avec la mémoire du silence, d’assumer la responsabilité d’une histoire individuelle et transgénérationnelle, d’examiner de manière critique le système politique, économique et social qui a forgé les problématiques du racisme, du genre et des classes. Une démocratie puissante exige de partager les droits et les devoirs de manière égale, avec pour médiation les différences qui nous constituent et l’existence d’une justice qui reconnaît la tache blanche de la ségrégation raciale. C’est l’obtention d’acquis pour que nous puissions mettre en œuvre, de manière éthique, le slogan : « le racisme, plus jamais »...

Pour conclure, j’évoquerai un bref extrait du poème 'Treze de Maio' ('Treize mai') [2] du poète noir Oliveira Silveira (1941-2009), qui, comme Eshu, jette une pierre contre l’abolition précaire de l’esclavage au Brésil, « Les Blancs ont à peine rempli la moitié de leurs obligations », opérée au détriment du travail ardu des abolitionnistes noirs, qui avaient élaboré des projets réparateurs pour une émancipation légitime et réussie des affranchis. Des figures telles que Luís Gama (1830-1882), André Rebouças (1838-1898) et José do Patrocínio (1853-1905), parmi tant d’autres, doivent être sauvées des greniers de l’oubli.

Avec l’ambition que nos institutions psychanalytiques deviennent antiracistes, engageons-les à ne pas craindre de faire leur travail, pour que nous sortions de la grande nuit...

Treize mai, trahison
liberté sans ailes
et faim sans pain
 
Liberté aux ailes brisées comme ces vers
Liberté, aile sans corps :
qui étouffe dans l’air
se noie dans la mer 
 
...
suivre
s’affliger
se taire.
Les blancs ont à peine rempli la moitié de leurs obligations


[1] Nom générique des divinités de la religion yoruba ainsi que du candomblé, culte syncrétique afro-brésilien, NdT.
[2] Date d’une fête traditionnelle en hommage aux ancêtres africains déportés en Amérique du Sud, NdT.

Références
Adichie, C.N. (2009). O perigo de uma história única. São Paulo: Companhia das Letras, 2019. 
Freud, S. (1930). Malaise dans la civilisation. Traduit de l’allemand par Bernard Lortholary. Paris: Le Seuil, 2010.
Freud, S. (1920). Au-delà du principe de plaisir. Traduit de l’allemand par Jean-Pierre Lefebvre. Paris: Le Seuil, 2014.
Mbembe, A. (2019). Necropolitics (trans. Corcoran, S.). Durham & London: Duke University Press.
Mbembe, A. (2010/2013) Sair da grande noite: ensaios sobre a África descolonizada. Petrópolis, RJ: Vozes, 2019.
Mbembe, A. (2010). Sortir de la grande nuit, essai sur l’Afrique décolonisée. Paris: La Découverte.
Oliveira, L.R-E. (2019). É tudo pra ontem. Film documentaire et musical
Silveira, O.F. (2012) Oliveira Silveira obra reunida. R. Augusto (ed.). Porto Alegre: I. E. do Livro (RS).
Simonal, W & Bôscoli, R. (1967). Tributo a Martin Luther King. Chanson.

Traduction: Jean-Léon Muller