Silence et Intimité

Dr. João Seabra Diniz
 

Depuis l’antiquité, l'intimité est en relation naturelle avec le lien, élément central du cycle vital et de la relation analytique.

0
Comments
150
Read

Je crois qu’à la pensée de l’intimité nous associons en général, un sentiment de tranquillité, de bien-être, de paix intérieure. L’intimité serait donc un bien désirable. Comment pourrait-on, alors, décrire ce bien et l’obtenir ?

Il est nécessaire de comprendre la personne humaine, pour parler de l’intimité. Et la première idée qui se présente est que la capacité d’intimité commence par la bonne qualité du contact avec notre monde interne, avec notre expérience de l’intimité avec nous-même. En paix. En paix avec nos souvenirs et nos sentiments. Avec nos certitudes et avec nos doutes, avec l’expérience de ce que nous possédons et avec le désir de ce  que nous n’avons pas encore atteint. En paix avec le sentiment de la limitation de nos connaissances et avec le désir de découvrir ce que nous ne savons pas encore.

C’est un point d’aboutissement qui n’est pas facile. Pour le comprendre, il est important de ne pas oublier le défi considérable et permanent que représente pour nous la perception du monde externe et de tout ce qui nous environne, au sein duquel les autres êtres humains occupent une place prépondérante.

Je considère que la capacité d’être seul est au fondement de la capacité d’être bien, intimement, avec quelqu’un. Et la capacité d’être seul exige une certaine façon de vivre le silence.

Tout commence dès l’origine, dans la relation de la mère avec le bébé, qui organise la relation que l’enfant en croissance établit avec le monde, à partir de l’énorme choc sensoriel que représente la naissance. Cette expérience inaugurale est accueillie et médiatisée par la mère, attentive à la comprendre et à y répondre de manière harmonieuse, adaptée et sensible.

Ainsi peut naître la situation qu’il est convenu d’appeler, « satisfaction hallucinatoire de désir », laquelle initie la construction de la personne et le processus de connaissance du monde.

Lors de chaque inconfort sensoriel de l’enfant, que ce soit le besoin de nourriture ou quoi que ce soit d’autre, la mère, « ressentant ce qu’il ressent », lui permet de retrouver le « bien être ». Avec la répétition de cette rencontre entre les deux – rencontre intime – nous pouvons imaginer que le bébé, lorsqu’il ressent de nouveau le même inconfort, désire retrouver la satisfaction obtenue « dans le passé » que la mère, attentive, lui procure au « présent ». Tout cela dans une concordance entre la voix de la mère, les soins qu’elle lui fournit, les réactions du bébé et les signaux qu’il émet.

Notre monde interne a été initié par l’expérience du contact avec l’autre, dès le début de notre histoire, quand le silence est rompu par une voix qui nous parle.

La psychanalyse a une théorisation très riche de ces processus fondamentaux du développement, qui est ma référence dans ce que je vais dire ici. Parmi les nombreux travaux que je pourrais citer, je me réfère au chapitre « L’originaire dans la psychanalyse » du livre d’André Green « La diachronie en psychanalyse ».

L’expérience initiale commence par un vécu sensoriel, qui va acquérir une dimension mentale ou psychique à partir de son inscription dans la mémoire, et de l’élaboration imaginative » (Winnicott) de souvenirs d’expériences vécues, qui se constitue peu à peu. C’est dans ce processus d’inscription du vécu et de ce qui sera « pensé » à son sujet, que le petit enfant finit par découvrir l’autre, qui sert d’intermédiaire entre lui et le monde. Au début cet autre est, pour lui, tout le reste du monde.

L’expérience primitive individuelle commence, alors, à s’organiser sous forme de relation, laquelle est une forme spécifiquement humaine de contact, avec des caractéristiques très différentes des phénomènes de liaison animale.

Avec la continuité de l’expérience de la relation, l’enfant initie un processus de connaissance de lui-même qui dépend de la relation humaine globale que l’adulte – en principe, la mère et le père – a vis-à-vis de lui, spécialement de la qualité des affects qu‘ils lui adressent, des qualités qu’ils lui attribuent et de la perception qu’ils ont de lui en tant qu’être humain en développement, pour lequel ils imaginent un certain type de futur.

L’autre est découvert comme distinct et différent, mais similaire, à partir du moment où l’enfant commence à percevoir que l’adulte a un  « monde interne » semblable au sien, c’est-à-dire, fait de sentiments et de désirs, d’états de plaisir et de souffrance. Donc qu’il vit une expérience comme la sienne.

Des contacts significatifs s’établissent avec cet autre et un système de communication s’organise, qui commence par l’échange d’affects et de fantasmes et aboutit ultérieurement à inclure l’expression verbale.

Lorsque les contacts deviennent significatifs, surgit spontanément un système de communication, initialement destiné à pourvoir au bien être, à la satisfaction des désirs et à éviter le déplaisir.

L’échange des affects est un élément fondamental pour obtenir le plaisir  d’avoir une relation humaine. Chacun a une idée de l’affect qu’il éprouve envers l’autre, et de l’affect que l’autre lui adresse. Et l’enfant va se faire ainsi une idée du genre de personne qu’il est lui-même, et du genre de personne que l’autre est. Et cela à partir de ce qu’il sent qu’il est pour l’autre et de ce qu’il sent que l’autre est pour lui.

De façon plus générale nous pouvons dire que, dès le début de notre existence les contacts de différents ordres que nous établissons seront enregistrés, constituant un réservoir de mémoire, qui conduit à un apprentissage. Nous apprenons à nous connaître nous-mêmes et le milieu qui nous entoure.

Mais de tant de choses que nous apprenons en ce monde, seules nous sont véritablement utiles celles que, outre le fait de les savoir, nous arrivons aussi à ressentir. Celles-ci finissent par faire partie de nous, et contribuent à faire ce que nous sommes, c’est-à-dire, contribuent à notre expérience personnelle. Les autres choses que nous savons, mais qui restent à distance de nos sentiments, représentent une connaissance, mais jamais ne deviendront un savoir. Parce que les choses « sues » ne prennent sens que lorsqu’elles ont été ressenties. Je fais référence à leur sens humain le plus profond.

Les choses « sues » parce que « senties » peuvent être assimilées en profondeur et nous permettent d’apprendre – au sens le plus fort du terme – avec l’expérience. Ce savoir-là se constitue en un patrimoine personnel qui ne se perd pas, même si les actions externes auxquelles il a été lié doivent être abandonnées. Il reste acquis en tant que richesse personnelle. Il devient une capacité nouvelle, ouverte à d’autres acquisitions.

L’expérience vécue et pensée fait l’originalité de la personne. Elle est indispensable pour que ne se perdent pas les fruits du temps vécu, et qu’ainsi le déroulement de la vie puisse se constituer en un processus cohérent. La mémoire partagée devient un patrimoine d’émotions  et de sagesse que l’on aime conserver et transmettre. Un processus vécu comme histoire, qui peut se raconter et de laquelle on peut apprendre.

Même les connaissances prétendument objectives deviennent un vécu intérieur du sujet, sujet parlant et pensant, sujet de toute cette expérience intérieure continue, qui fournit la toile de fond émotionnelle sur laquelle cet acte de connaissance s’inscrit et acquiert sa véritable dimension personnelle. Personnelle et communicable. Son partage lui confère un nouveau statut d’objectivité, à partir de la conviction que nous pouvons parler à l’autre de la même chose, avec une approximation raisonnable.

Au cours du déroulement de tout ce processus, se dessine progressivement avec clarté le sentiment que cette expérience est communicable. Partageable dans une relation d’intimité.

Cette brève présentation de ce que nous pourrions appeler une histoire du monde interne s’avérait nécessaire pour pouvoir parler de l’intimité avec une autre personne, c’est-à-dire, avec le monde interne d’un autre. Dans ce vécu de l’intimité l’autre est ressenti comme différent mais en même temps semblable. Il ne s’agit pas de donner des nouvelles mais de communiquer et de partager une expérience intérieure.

Et je reviens sur l’idée que la capacité à être seul est un présupposé de la construction de  l‘intimité avec une autre personne.

Mais il est important de percevoir que l’on n’est jamais seul, même quand on est tout seul. Parce que l’on est en présence de son propre monde interne, peuplé par un ensemble complexe de sentiments, souvenirs et expériences, le tout organisé dans un ensemble maintenu dans une unité cohérente par son sentiment d’identité propre, tout cela vécu en tant qu’histoire personnelle.

C’est ainsi que Sophie de Mello Breyner l’a compris lorsque, en évoquant Búzio, pêcheur solitaire, immobile sur la plage, le regard perdu, elle a eu ce commentaire : « En haut de la dune, Búzio était avec l’après-midi ». Par conséquent il n’était pas seul.

Deux personnes ne peuvent construire un véritable sentiment d’intimité qu’à partir de la richesse de l’expérience intérieure de chacun, et avec la clarté de ce qui est ressenti et de ce qui est. La sensation éprouvée de cette clarté réciproque permet une connaissance tranquille et une communication efficace, sans confusion de personnes. Construit une relation d’intimité.

C’est à partir de là que le désir de communication avec l’autre s’actualise. C’est un désir de parler et un désir d’écoute qui conduit à  l’expérience de proximité, de ressemblance, de concordance, comme si on écoutait ensemble une même musique intérieure, qui est la résonnance affective de l’expérience vécue. C’est vivre en paix et avec plaisir la différence, à partir de la conscience de la ressemblance.

Cette expérience de la communication intime peut être vécue et désirée intensément. Les mystiques en parlent de manière passionnée, comme représentant la rencontre avec leur unique objet de désir. C’est la phrase célèbre de Saint Augustin, affirmant que Dieu est le plus intime de son intimité. (Interior intimo meo – more inward than my innermost).

La rencontre de l’intimité avec l’autre, pour être véritablement satisfaisante, suppose la disponibilité à la découverte et à la capacité d’écoute, qui, à son tour, provient de l’expérience apaisante de la rencontre avec un bon objet de satisfaction interne, ce qui permet la sérénité et la joie.

L’intimité exige de savoir écouter et de se savoir entendu. Elle exige une perception positive du monde interne de l’autre, ce qui se fait dans le silence. Le silence est le langage des intimes, quand ce n’est pas un vide, mais un silence plein, parce que chacun sait ce que l’autre ressent ou pense, et pour cela il n’est pas besoin de remplir avec des paroles un espace qui serait inquiétant entre deux personnes, en l’absence d’une véritable intimité.

C’est dans le silence que nous entendons les voix du passé. Des qualités de ces voix dépend la qualité de l’intimité qui s’établit, dans la continuité des expériences antérieures.

Quel est le rapport de l’intimité avec l’amour ? La réponse n’est pas simple. Ce thème complexe ne peut pas être traité ici, mais j’en donnerai quelques brefs aperçus.

Avant tout, il est important de dire que l’intimité inclut une dimension d’affect, qui enrichit la proximité et donne une qualité personnelle à l’expérience qui se vit. Et l’amour désire cette proximité. Je n’ai aucun doute sur le fait qu’une bonne relation amoureuse exige l’intimité. Mais je ne crois pas qu’une bonne relation amoureuse de ce genre, qui dure et grandit avec le temps, soit la situation la plus fréquente.

L’amour est une dimension très complexe des relations humaines, bien qu’elle soit, certainement, la plus désirée. La littérature mondiale regorge d’histoires d’amour, nombre d’entre elles tourmentées et difficiles. Parce que l’amour inclut, presque toujours, un désir de possession exigeante, parfois egocentrique, qui complique la relation.

Ensuite on doit distinguer de l’amour « l’état amoureux », ou l’état de passion. L’état amoureux s’organise à partir d’une forte idéalisation de l’autre, qui apparaît avec éclat comme tout ce que l’on a toujours désiré et qui apporte avec lui tout ce qui peut procurer le bonheur. La sensation que l’on a obtenu un bien qui durera toujours et que rien ne pourra enlever, ce qui n’est jamais vrai, est intense. De là l’affirmation connue de Vinicius de Morais, chargée d’ironie mais traduisant une réalité forte, que « l’Amour est éternel tant qu’il dure ». L’exaltante sensation d’intimité qui accompagne l’état amoureux peut, elle aussi, se terminer brusquement.

Quant l’état amoureux s’achève, lorsque cesse l’exaltation qui lui est associée, l’amour pourra se maintenir dans le cas où la réalité de chacun permet à l’autre de conserver une certaine idéalisation partagée, qui consiste à valoriser affectivement les qualités réelles de la personne aimée, et dans la conviction que, ensemble, il y a un bien dont on reconnaît la valeur et qu’on ne veut pas  perdre.

Il est certain que d’autres parleraient de l’intimité de façon différente. Mais celle-ci est la manière dont je parle, aujourd’hui, de l‘intimité.

Lisbonne, Février 2017
 
Références
Andresen, Sophia de Mello Breyner, Homère, Contes exemplaires, Librairie Morais Editeur.
Green, André, La Diachronie en psychanalyse, Les Éditions de Minuit, Paris, 2000.
Saint Augustin, Confessions, Livre III
 
Traduction: Rosine Sapoval, Paris
 

More articles by:
 


Star Rating

12345
Current rating: 0 (0 ratings)

Comments

*You must be logged in with your IPA login to leave a comment.